CANICULE

12,00 - 80,00

Ma faiblesse réside dans le fait que je suis comme un animal blessé et que j’ai besoin d’amour.
— Louis Calaferte, La Mécanique des femmes

Pendant plus de trente ans, j’ai écrit de la pornographie. Ce n’est pas une formule, ni une provocation : c’est un territoire d’écriture, une pratique longue, insistante, parfois obsédante, qui a façonné ma langue, mon regard, ma manière d’entrer dans les corps et dans les scènes. Caniculaire est le premier livre où je m’en éloigne complètement.

Ce déplacement n’est pas un reniement. Il n’y a pas de rupture morale, ni de volonté de purification. Il s’agit plutôt d’un glissement interne, presque imperceptible au départ, puis de plus en plus net : une autre zone s’ouvre, une autre densité de langue, une autre façon d’habiter les images. Quelque chose s’est déplacé dans la nécessité même d’écrire.

C’est aussi le livre qui me rend la plus fébrile au moment de le publier. Peut-être parce qu’il est, d’une autre manière, plus nu. Là où la pornographie offrait une forme de frontalité, voire de protection par excès de visibilité, ce texte expose autrement. Il ne cache rien, mais il ne se défend plus de la même façon. Il laisse apparaître une fragilité différente, moins spectaculaire, plus souterraine.

Avec Caniculaire, j’ouvre une porte sur une autre partie de mon écriture. Ce n’est pas une “nouvelle direction” au sens où l’on changerait de route, mais plutôt l’apparition d’une pièce jusque-là fermée, ou tenue dans l’ombre. Une continuité se dessine malgré tout : celle du corps, de la matière, de la langue lorsqu’elle chauffe, lorsqu’elle se tend, lorsqu’elle atteint un point de saturation.

Sous ce ciel de fer, la viande des hommes cuit sans cri. Je reste là à regarder la lumière violer les os. Cette scène n’est pas un effet, ni une image isolée : elle condense une vision du monde, une sensation de température, une manière de percevoir ce qui traverse les corps lorsqu’ils sont exposés, traversés, transformés par ce qui les dépasse.

C’est peut-être cela, finalement, qui se déplace dans ce livre : non pas les thèmes, mais leur régime. Une autre intensité. Une autre façon de tenir la phrase au bord de sa propre incandescence. Une écriture qui ne cherche plus à montrer, mais à laisser advenir.

Ce poème se construit comme une longue exposition à une intensité continue, presque climatique. La chaleur n’y est pas un décor, mais une force d’organisation du monde : elle broie, dissout, transforme, et finit par devenir une forme de souveraineté inversée. La figure de Dame Caniculaire, puis de Reine Caniculaire, n’est pas un personnage psychologique, mais une position dans la catastrophe ; un point de vue traversé par ce qu’il commande autant qu’il subit.

L’écriture avance par reprises, variations et retours. Certaines phrases reviennent comme des refrains, non pour stabiliser le sens, mais pour le maintenir dans une boucle d’incandescence. Cette structure circulaire donne au texte une forme de vertige contrôlé : la langue insiste, insiste encore, jusqu’à ce que l’insistance elle-même devienne matière.

Dans la première partie, le pouvoir apparaît comme fusionné à la destruction. Rien n’est séparé : commander, brûler, contempler, jouir ; tout appartient au même régime de feu. La voix ne décrit pas un monde en flammes, elle l’active, elle le traverse, elle s’y confond. Le corps collectif est réduit à une substance unique, malléable, exposée à une lumière qui agit comme une violence physique.

La deuxième partie introduit une bascule : la souveraineté ne protège plus de la destruction, elle en fait partie. L’ordre s’effondre dans la continuité de la chaleur. Le regard devient plus intérieur, mais pas plus apaisé. Il constate la dissolution générale, y compris celle du pouvoir qui semblait tenir debout. La reine n’est plus au-dessus du brasier : elle en est un élément parmi d’autres.

La troisième partie dénude la voix de toute mythologie. Ce qui restait de grandeur ou de délire se retire au profit d’une forme de lucidité sèche, presque administrative. Il n’y a plus d’exaltation, seulement une confrontation à une logique impersonnelle : la chaleur comme égalisation absolue des corps, des camps, des intentions. La fin n’est plus un événement, mais une conséquence.

Ce qui traverse l’ensemble du texte, c’est une tension entre deux forces contraires : l’ivresse de la destruction et la conscience de sa clôture. Entre les deux, la langue cherche une position impossible ; être à la fois dans le feu et capable de le regarder.

La répétition finale du motif initial ne referme pas le poème : elle le laisse en suspension, comme si la boucle n’était pas un retour, mais une persistance. Une manière de continuer après la fin.

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